Ce feuilleton revient sur un film que je n’ai jamais trouvé, Guerre et folie. Je l’ai tourné au Foyer Léone Richet, à Caen — l’institution psychiatrique où je dirige l’atelier d’art plastique depuis vingt cinq ans.
Le projet n’est pas venu de moi. À l’origine, il y a Lancelot Hamelin, écrivain, rencontré à la Villa Médicis en 2016. C’est lui qui en a eu l’idée et me l’a proposée : confier une enquête à des pensionnaires, une enquête participative, menée depuis l’atelier. Nous avons commencé au foyer en 2019. Il venait une à deux fois par mois. Nous avons travaillé ensemble, des années.
L’enquête portait sur un hôpital lointain : le bîmarîstân Al-Argoun d’Alep, un hôpital du Moyen Âge où l’on soignait par l’espace, l’eau, la lumière et la musique. Il tient encore debout dans une ville ravagée par la guerre. Des gens qu’on dit fous veillaient sur lui depuis Caen.
Les bîmarîstâns, une médecine en avance sur son temps
Au Moyen Âge, on appelait bîmarîstâns les hôpitaux du monde musulman, de Grenade à Fez, du Caire à Bagdad et Alep. Le mot vient du persan : la maison (stân) des malades (bîmarî). Quand l’Occident se contentait d’accueillir les malades, des savants arabes, berbères, juifs et chrétiens y croisaient les médecines grecque et indienne pour penser le soin — et déjà le soin de l’âme. On y prenait les plaies de l’esprit aussi au sérieux que celles du corps.
Celui d’Alep, bâti en 1354 dans le palais de l’émir Al-Argoun, est le premier lieu connu, dans toute l’histoire, dédié à l’accueil et au soin de la souffrance psychique. On sait peu de chose de la manière exacte dont on y soignait — assez pour rêver une médecine humaniste jamais tout à fait retrouvée depuis. Mais le bâtiment, lui, tient encore debout, dans les ruines de la vieille ville d’Alep.
Un guide touristique syrien le décrivait en 1954 : “une cour, un bassin carré en son centre, deux iwans face à face, des portiques à colonnes, et derrière, les petites pièces des malades. Au bout d’un couloir, deux autres cours, leurs bassins, et tout autour les cellules des fous dits dangereux — fenêtres à gros barreaux de fer.”
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L’enquête nous arrivait par fragments. Des notes audio envoyées de Syrie, des photos, des plans d’architecte, des musiques, des images, des vidéos. Des morceaux, sur des supports qui ne se ressemblent pas, qui n’arrivaient pas dans l’ordre, et qui ne se recollaient jamais tout à fait. J’ai filmé tout ça. Des dizaines d’heures.
Le travail a existé. Nous l’avons présenté, en cours de route, sous forme de restitutions, au Centre Pompidou-Metz, au LaM à Lille, à la Fondation Michalski en Suisse. Mais le film, lui, ne venait pas. Je l’ai cherché dans les rushes pendant deux ans. Plusieurs montages, repris, défaits, recommencés. Je ne l’ai jamais trouvé. Je crois aujourd’hui que c’était dans l’ordre des choses : une guerre, une folie, un hôpital qu’on n’a jamais vu, cela ne se totalise pas. Le film refusait de se refermer parce que la matière restait ouverte. Le feuilleton est la forme que je n’avais pas su trouver. Il avance par fragments, à la mesure de ce qui a été filmé. Chaque livraison tient seule, et ne promet aucune somme.
Tout l'été, je publierai plusieurs fragments par semaine, le lundi. Des séquences de film, des textes, des photographies, des dessins, des gravures. Pris dans la matière du projet, livrés un à un. À chacun de tracer ses passages d'un lundi à l'autre.
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J’ouvre par un film plus ancien, tourné au même endroit, avec les mêmes personnes : Road Movie. Celui-là, je l’ai terminé. Il dit le lieu, les visages, ma façon de filmer. Tout est né de là.
Road movie, 2011, 31’ FID Marseille (2011), Rencontres cinématographiques de Cérbères-Porbou (2011) GRAND PRIX, Festival de la Roche Sur Yon (2011)
«Le titre promet grands espaces, large route, virée grandiose, mais ce sont d’abord des murs blancs auxquels le film se cogne, ceux d’une institution psychiatrique. Pour autant, le pari de Christophe Bisson va bel et bien tâcher de rendre justice à l’annonce de son programme. Comment ? En connectant des visages et ce que ceux-ci trahissent silencieusement de volonté d’immense échappée. Comment? En filmant, avec la patience qu’enseigne la contemplation des paysages, en toute sobriété, des patients. En saisissant en douceur leurs postures, leur qualité si particulière de présence, en les accompagnant dans leurs activités élémentaires : regarder, écouter, se tenir, penser en silence, commencer à énoncer quelques mots, se promener au bord d’un fleuve, peindre, trouver infiniment une couleur, etc. Fort loin du spectacle pathétique de la folie, proche plutôt de l’intensité ramassée des courtes pièces de Beckett, Bisson affronte en quelques brèves séquences cette présence insistante et secrète, tout comme eux-mêmes cherchent, l’un face au miroir ou tel autre devant une feuille blanche, à trouver une figuration possible, entre surface absolue et profondeur insondable». Jean-Pierre Rehm, FID





