(INTÉRIEUR) Los Angeles
Une enquête littéraire
Un jour Xavier a disparu.
Il est parti seul pour Los Angeles un matin d’octobre, dans les années 80. Il avait un projet. Il voulait apprendre à piloter, voir la ville d’en haut, depuis un point fixe au-dessus du flux. Il avait trouvé une école, noté une adresse, réservé un vol.
Il n’est jamais allé à cette école. Il n’est même jamais sorti de sa voiture de location.
Je ne sais pas à quel moment il a cessé d’y penser. Peut-être dans l’avion. Peut-être dès la sortie du terminal, quand la chaleur l’a frappé. Peut-être que Los Angeles a commencé à le défaire avant même qu’il monte dans la voiture. Avant l’avion, avant le terminal. Peut-être que tout a commencé au moment où il avait vu pour la première fois, sur une carte, sur une photo, dans un film, cette chose : une ville sans centre. Une étendue sans fin, sans hauteur, sans monument autour duquel tout s’organise.
Il avait préparé son voyage en secret, seul, avec une minutie que personne au Foyer n’aurait soupçonnée. Le visa, le billet d’avion, l’inscription dans une école de pilotage d’hélicoptère à Los Angeles. Il avait fait tout ça dans l’ordre, dans le silence, sans en parler à quiconque.
Et un matin il n’était plus là. Le Foyer a mis du temps à comprendre qu’il ne s’agissait pas d’une absence ordinaire. On ne savait pas où il était. C’est le consulat français qui a tout remonté. Quand ils l’ont rapatrié, quelques semaines après son départ, c’est là qu’on a appris l’histoire : le visa, l’école, la voiture de location. Deux semaines dans une Toyota garée quelque part dans Los Angeles. La police qui ouvre la portière.
Il a été hospitalisé plus d’un an après ça.
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J’ai entendu cette histoire dans mes premières années ici. Au Foyer Léone Richet. Entre deux portes, de la bouche de quelqu’un qui était là avant moi et qui racontait ça comme on raconte une chose qu’on n’explique pas mais qu’on n’oublie pas.
Xavier venait des Invalides. Le septième arrondissement de Paris. Un appartement dont les murs tenaient, dont le dôme doré était visible depuis la fenêtre du salon. Il venait d’un monde où le centre existait, était marqué, était gardé.
Adolescent, quelque chose avait cédé. On ne sait pas exactement quand ni comment — ces choses-là ne s’annoncent pas, elles sont là avant qu’on les voie. Les rideaux étaient restés tirés. Le monde extérieur était devenu inaccessible, ou trop accessible, ou les deux en même temps, ce qui revient au même. Le Directeur du Foyer dit souvent « la psychose c’est le réel à ciel ouvert. »
Pendant ce temps — ce temps qui a duré des semaines, des mois, plusieurs années peut-être — il s’était enfermé dans Wagner. Pas comme on écoute de la musique. Comme on entre dans quelque chose et qu’on tire la porte derrière soi. Il écoutait les opéras du matin au soir. Il avait appris les livrets — pas appris, mémorisé, jusqu’aux plus obscurs, jusqu’aux œuvres que Wagner n’avait jamais montées, qui n’existaient que sur le papier. Il savait situer chaque extrait dans l’économie complète de l’œuvre, chaque scène dans la dramaturgie globale, chaque motif dans la trame des leitmotive. C’était une érudition construite dans la chambre, à l’abri, dans la semi-obscurité des rideaux tirés.
Et surtout pour Xavier il y avait Bayreuth — cette idée que l’art pouvait rassembler ce que le monde avait dispersé. Un théâtre sur mesure, une fosse invisible, un public qui devenait peuple, une œuvre qui devenait monde. La promesse que quelque chose de total était possible. Que la fragmentation n’était pas le dernier mot.
Mais il y avait Tristan. L’accord qui ne se résout jamais, qui appelle une note et glisse vers une autre attente, pendant des heures, refusant l’apaisement. Pas une histoire d’amour ; la dissolution elle-même mise en musique. Les contours qui s’effacent, le moi qui se fond dans l’autre, les deux voix qui ne se distinguent plus. Ce que Wagner appelait rédemption ressemblait à certains endroits à une disparition.
Xavier ne pouvait pas écouter Tristan. Il savait tout de cet opéra. Et il s’en détournait. Par un savoir que le corps avait avant la tête : celui qui a senti ses propres contours céder ne s’expose pas à la musique qui dissout les contours.
Il avait fait ses cassettes dans cet ordre-là. Wagner presque entier — sauf Tristan. Quelques mesures du prélude parfois, coupées avant que l’accord s’installe vraiment. Comme on approche d’un bord et qu’on recule.
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Je ne suis jamais allé à Los Angeles. Les images, je les ai faites. Décrites à une IA, qui les a rendues. Il n’y a pas, derrière elles, une image plus vraie qu’elles tiendraient cachée. Il n’y a rien derrière. Elles sont Los Angeles.
Xavier avait loué une Toyota Camry à l’aéroport LAX. Il a pris la sortie, il a suivi les panneaux vers la ville, et à partir de là il n’est plus sorti. Pas de panne. Pas d’accident. Il conduisait. Il s’arrêtait. Il repartait. Il prenait de l’essence dans des stations-service où il payait sans descendre, par la vitre baissée. Il mangeait ce qu’on lui tendait par des guichets de drive-through. Il faisait ses besoins dans des sacs qu’il jetait par la vitre.
Dans ses affaires rapatriées avec lui, il y avait des pellicules. Beaucoup — une dizaine peut-être, certaines entièrement exposées, d’autres à moitié. Personne ne savait ce qu’il y avait dedans. Lui ne pouvait pas le dire. Il était revenu dans un état qui rendait tout récit impossible. On a développé les pellicules ici, en France. C’est comme ça qu’on a compris qu’il n’était presque jamais sorti de la voiture. Pas depuis ce qu’il en disait ; depuis ce que les images montraient. Toutes prises depuis l’intérieur. Toujours le tableau de bord en bas du cadre. Toujours la vitre entre lui et ce qu’il photographiait. Los Angeles entière vue depuis l’habitacle, filtrée par du verre rayé.
Il y avait aussi un carnet à spirale, couverture noire. Je le pose sur la table. Les photos autour. La boîte ouverte. Le papier de couverture est usé aux coins — arrondi, pelé, comme si on l’avait longtemps tenu dans les mains ou sorti et rentré d’une poche. Je l’ouvre à la première page.
L’écriture est encore appliquée ici : les lettres bien formées, l’espacement régulier. On voit quelqu’un qui tient encore à écrire correctement. Le papier dans le coin supérieur droit est légèrement gondolé, comme si quelque chose avait été renversé dessus et avait séché.
Je commence à lire.
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405 nord. Ensuite la 10 vers l’est. Il fait chaud dans la voiture même avec la clim. La bouche sèche depuis l’avion. Goût de métal. Ou autre chose.
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Café très sucré dans un drive-through.
« Have a nice day », a dit la fille.
« You too », j’ai dit.
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EXIT 14A Downtown LA San Pedro St. JESUS SAVES — un homme au bord de la route avec un panneau. Affiche immense, visage de femme yeux fermés. LOAN$ 4 LESS. CHECKS CASHED. Les palmiers au-dessus de tout.
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Grande avenue très large. Un McDonald’s puis un autre McDonald’s. Une station-service entre les deux. Le pistolet s’arrête tout seul quand le réservoir est plein. Je ne savais pas.
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Je m’arrête sur cette phrase. Je relis. Le pistolet s’arrête tout seul. Il y a quelque chose là-dedans — pas une idée, quelque chose de plus petit. L’image peut-être. La main qui tient et qui attend sans savoir qu’elle attend et puis la chose qui s’arrête toute seule.
Je tourne la page.
MOTEL. Vacancy. Une piscine derrière une grille. L’eau verte. Deux chaises longues au bord. Personne n’est venu.
Les mains sur le volant. Je les regarde.
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Autoroute. Je ne sais plus laquelle. Mais longtemps.
Les voitures devant, derrière, à côté. Tout le monde à la même vitesse, tout le monde dans le même sens.
Dans le lecteur : les cordes. Très graves. Ça commence très bas, très loin, et ça monte lentement.
Les palmiers défilent. Le béton défile.
Ça monte encore.
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Chaud dans le dos. Le cuir.
C’est moi qui chauffe le siège ou le siège qui me chauffe ?
Les lèvres fendues.
Goût de métal toujours.
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Vermont Ave. Silver Lake. Pas de lac.
CHECKS CASHED. Un autre. CHECKS CASHED.
Les palmiers ne jettent pas d’ombre.
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Je m’arrête sur une page sans entrée. Juste un dessin dans la marge — petit, fait au stylo bille, quelques traits rapides. Un rectangle avec des lignes à l’intérieur. Un pare-brise peut-être. Ou une fenêtre. Ou simplement des traits.
En dessous, très petit : 32.
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« Pull around », il a dit.
« Pardon », j’ai dit.
« Pull around », il a dit encore.
J’ai avancé.
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Dormi dans la voiture. La ceinture de sécurité appuyait sur l’épaule. Je ne l’ai pas enlevée.
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La peau du dos.
Elle colle au cuir.
Je décolle un peu.
Bruit de scotch.
GOD IS GOOD ALL THE TIME.
Le pistolet s’était arrêté tout seul.
Peut-être que c’est pareil.
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Je reviens en arrière dans le carnet. Je cherche une date — quelque chose qui dirait quel jour on est. Il n’y a rien. Les premières pages avaient encore quelque chose, une vague indication, et puis ça s’est arrêté sans qu’on voie où.
Je regarde la photo posée à côté. La banquette arrière. Les vêtements, les sacs, les emballages. Je ne sais pas dans quel ordre les choses se sont posées là. Je ne sais pas si le pull gris est là depuis le premier jour ou le huitième.
La ceinture appuyait sur l’épaule. Il ne l’a pas enlevée.
Je reste là-dessus.
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Grand parking presque vide. Une lumière qui vient de partout. J’ai compté les palmiers. Trente-deux. Peut-être trente-trois.
Trente-deux.
Le moteur tourne encore.
Je l’entends.
C’est bien.
—
Avaler.
Bruit de caillou
dans la gorge
—
Freeway. Le soleil très bas devant. Je conduis dedans. Les lignes blanches qui arrivent et disparaissent sous la voiture. Arrivent et disparaissent. Arrivent.
Le béton sur les côtés très haut. Le ciel réduit à une bande au-dessus.
La cassette. Quelque chose qui enfle. Les cuivres. Ça prend toute la place. Ça pousse contre les vitres de l’intérieur.
Les sorties passent.
Je suis les lignes blanches.
Continuer et ne pas continuer c’est la même chose que dehors et dedans.
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110 sud. Ou nord.
Mes mains sur le volant. Elles savent où. Je les regarde faire.
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Des fourmis dans la cuisse gauche.
Puis du bois.
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Les jambes contre le siège. Longtemps.
Elles appuient. La voiture avance.
Suffisant.
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Une femme pousse un chariot sur le trottoir. Le chariot faisait un bruit.
CHECKS CASHED LOAN$ 4 LESS.
Elle a disparu.
Le siège passager. Vide. Quelque chose que j’avais mis là. Je ne sais plus quoi.
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Un cheveu sur le cadran de vitesse.
Gris.
Pas là, hier.
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ENCORE LÀ.
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Je m’arrête sur la page ENCORE LÀ. Le trait qui barre. Le sillon de l’autre côté. Je passe le doigt dessus. Il appuyait fort quand il a écrit ça. Ou après. Je ne sais pas si c’est avant ou après les mots qu’il a tiré le trait.
Je cherche dans les photos une image qui daterait de ce moment. Je ne peux pas. Les photos ne sont pas datées. Je les dispose sur la table dans un ordre qui n’est pas le bon — je le sais, je ne peux pas faire autrement.
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FRESH DONUTS OPEN. EL POLLO LOCO.
Une église. Une croix peinte en blanc sur un mur rose.
Tout à la même hauteur.
Le Hollandais. Il cherchait un port.
Les sorties défilent.
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Le ciel blanc. Je cherchais du bleu.
Les rayures dans le verre.
Le verre entre le ciel et moi.
JESUS SAVES.
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Faim.
La fille a tendu quelque chose par la vitre.
Mes mains ont pris.
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Freeway encore. Nuit.
Amfortas.
La blessure qui ne se ferme pas.
Le halo qui grossit sur le pare-brise.
Le bruit. Plus rien. Le halo qui grossit. Le bruit. Plus rien encore.
J’ai mis la cassette.
Quelques mesures.
J’ai éjecté.
Tristan.
Non.
Les mains sur le volant. Les mains.
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Figueroa St. Olympic Blvd.
Les palmiers ne jettent pas d’ombre.
Déjà écrit ça.
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Un homme dort sur un banc. À côté : une paire de chaussures bien alignées.
Bien alignées.
Le dossier du siège dans le dos.
Je suis là.
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Je m’arrête sur une page où l’écriture change. Les lettres légèrement plus grandes, moins régulières. La pression du stylo plus forte par endroits — je le sens sous les doigts, le papier plus enfoncé. C’est sur cette page :
Tout à la même hauteur.
Moi aussi.
Et dans la marge, très petit : 32.
Je regarde ça. Le 32 du parking revenu ici sans explication, dans la marge d’une autre page, un autre jour. Je passe le doigt sur le chiffre.
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Le sang dans les oreilles.
Ou le moteur.
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JESUS IS LORD. En dessous : TACOS $1.99.
Deux tacos par la vitre.
Elle n’a pas dit « have a nice day ».
Peut-être qu’elle savait.
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Soif.
Le volant est chaud. Vivant.
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Un hélicoptère au-dessus. Très bas.
Il cherchait quelque chose.
Je n’ai pas bougé.
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Freeway. Jour.
La lumière blanche : la lumière qui n’a pas d’heure.
Je roule depuis ce matin.
Les échangeurs au-dessus. Des voies qui passent au-dessus d’autres voies. Je suis en dessous. Je suis au-dessus. Je passe.
Dans le lecteur : les cordes très graves encore. Une seule note tenue très longtemps. La musique ou le moteur ?
Les autres voitures autour. Des carrosseries. Des vitres teintées. Personne dedans. Peut-être que c’est pareil pour moi. De l’extérieur.
La note tient encore.
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La nuit. Ou moi.
Quelque chose dans le siège qui respire.
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Le dos.
Le cuir.
Chaud.
Une lumière dehors : rouge, puis rien, puis rouge.
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Le pare-brise ce matin.
La vitre garde.
Des traces que je n’avais pas mises.
La vitre sait.
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Beaucoup d’étoiles.
Je ne savais pas.
32.
Le toit. Froid.
Là.
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Rouge dehors. Rien. Rouge.
L’intérieur du tableau de bord dans le noir.
Les chiffres qui luisent un peu.
Je les regarde.
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CHECKS CASHED quelque part derrière. Ou avant. Ça revient.
GOD IS GOOD.
Le pistolet. Le moteur. La cassette.
Tout s’arrête et repart tout seul.
Ou pas encore.
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Le volant sous les paumes.
Chaud depuis longtemps.
Je ne sais plus depuis combien.
La chaleur du volant et la chaleur des mains :
même chose maintenant.
Même chose.
Je reste sur cette phrase. Même chose maintenant. Je la relis plusieurs fois. Il y a un moment dans le carnet où cette confusion-là arrive et ne repart plus. Je ne sais pas si c’est ce moment-là.
—
Freeway encore. Je crois.
Les lignes blanches sous la voiture.
Ou la voiture sur les lignes.
Je suis les lignes.
Les sorties défilent.
Je ne les prends pas.
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Le dos contre le dossier.
Longtemps.
Le moteur tourne. Alors je conduis.
L’air froid dans les yeux.
Je ne cligne plus.
Si je cligne je perds la ligne blanche.
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Dans le lecteur : les cordes. Très bas.
Ça bat dans le cou.
Le ralenti du moteur.
La même chose peut-être.
Dans.
Je pose le carnet sur la table. Je regarde mes mains. Je ne sais plus si c’est la musique ou le moteur. Lui non plus ne savait plus.
Je repose les mains à plat sur la table. La table est froide. Je la sens sous les paumes.
Je reprends le carnet.
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OPEN 24H.
La lumière blanche de l’enseigne sur le pare-brise.
Sur moi aussi.
Je suis dans la lumière de l’enseigne.
L’enseigne est dans la voiture.
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32.
Pourquoi ce chiffre ?
Mais il faut le garder.
32.
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Gratter l’ongle du pouce contre le volant.
La saleté dessous.
Je regarde.
C’est bien.
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Le siège.
Le dos dans le siège.
Depuis combien de jours le dos dans le siège.
L’odeur maintenant : moi et la voiture ensemble.
L’air climatisé depuis le début.
Ma respiration depuis le début.
Même air.
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L’odeur, l’air, même air. Je relis. Je repose le carnet. Je repose les mains à plat sur la table.
La table. Je la sens. Froide.
Tout à l’heure aussi elle était froide. Je ne sais plus depuis quand les mains sont là. Le bois sous les paumes. Je passe le doigt sur la page. Le papier plus souple ici, comme tenu longtemps. Ou humide. Sueur, ou.
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Palmes derrière le verre.
Dans le verre.
Le verre a pris tout.
Los Angeles dedans le verre.
Dehors rien.
—
Chier dans le sac.
L’odeur.
Elle est là.
Je suis là.
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Les mains.
Toujours sur le volant.
Elles tiennent.
C’est bien.
Quelque chose tient.
—
Quelque chose tient. Je reste là-dessus.
Pas lui qui tient mais quelque chose. La voiture peut-être. Ou la ceinture. Ou le 32.
Froid ce matin.
Le moteur froid.
La vitre froide.
Le front contre la vitre.
Froid pareil.
JESUS SAVES.
LOAN$ 4 LESS.
GOD IS GOOD.
Ça revient.
Pas de différence.
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Tremblement dans la mâchoire.
Les pneus sur les bandes rugueuses.
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Le tableau de bord.
Je le touche.
Il ne bouge pas.
C’est bien.
Le toit.
Je le touche.
Il ne bouge pas.
C’est bien.
Moi. Je touche.
---
Je m’arrête sur cette page. Moi. Je touche. Deux fragments sans complément. Il touche quoi. Il n’a pas écrit quoi. Ou il ne savait plus quoi.
Ou le complément c’était tout. La voiture entière. Los Angeles entière.
Je ferme les yeux une seconde. Je les rouvre.
Je pense à l’accord de Tristan. Celui qui ne se résout jamais. Qui appelle une note et glisse vers une autre attente. Des heures comme ça : quelque chose qui cherche et ne trouve pas, qui cherche encore.
—
Le moteur.
Je l’entends encore.
Je l’entends dans les jambes.
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Un sac encore.
Les mains après sur le volant.
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Freeway.
Les lumières qui bougent sur le verre.
Le verre entre.
Plus de verre entre.
Les rayures.
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32.
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Chaud dedans.
Froid dehors.
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Le siège.
Le dos.
Le siège dans le dos.
Le siège.
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Un bruit de gorge.
La voiture qui s’ajuste.
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Dans.
Dans le.
Dans le siège.
Dans le moteur.
Dans le verre.
Dans.
—
La langue.
Du papier de verre.
Avaler.
Le bruit.
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L’odeur du sac.
Le corps continue.
Je regarde.
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Il y a une page blanche ici. Entièrement blanche. Pas d’entrée, pas de dessin dans la marge, pas de chiffre. Juste le papier.
Je reste longtemps sur cette page blanche.
Dehors Caen. Le ciel en demi-teinte.
Beaucoup d’étoiles.
Je ne savais pas.
32.
Le toit. Froid.
Là.
—
Il y a ce moment où le carnet s’arrête.
La dernière entrée. Le toit. Le froid. Là.
Et puis rien. La page blanche, la couverture, la boîte.
Ce que je sais de ce moment vient de loin. De ce qui s’est transmis au Foyer, d’une bouche à l’autre, pendant des années. Et de ce que la famille a dit — pas beaucoup, pas directement, mais quelque chose a filtré.
Un parking. South Figueroa Street, paraît-il. Un gardien de nuit qui a fini par appeler. La voiture garée au même endroit depuis trop longtemps. Un homme dedans. Immobile. La portière qui s’ouvre de l’extérieur. La police.
Lui était assis sur le siège conducteur. Conscient. Il ne résistait pas. Il ne parlait pas non plus — ou ce qu’il disait n’était pas compréhensible pour ceux qui étaient là, dans cette langue qui n’était pas la sienne, dans cet endroit qu’il n’avait pas vraiment traversé.
Quand la portière s’est ouverte, il y avait une odeur. Ça, tout le monde qui a rapporté l’histoire l’a dit — pas au premier plan, pas comme un détail qu’on met en avant, mais qui revenait toujours. Deux semaines dans l’habitacle. Il ne sortait pas. Pour ses besoins il utilisait des sacs plastique qu’il jetait par la vitre entrouverte. Ce geste-là aussi est dans la transmission. Quelqu’un l’a dit une fois et ça n’est pas parti.
La famille a dit qu’il n’avait pas l’air d’avoir souffert. Ils ont dit ça. Je ne sais pas ce que ça veut dire exactement.
La police a tout listé. Tout mis dans des sacs.
Le consulat a pris le relais. Un rapatriement sanitaire. Un vol avec accompagnement médical. L’hôpital Sainte-Anne à l’arrivée.
Il a été hospitalisé plus d’un an.
Voilà ce que je sais de ce moment. Ce n’est pas grand-chose. C’est suffisant pour savoir que la portière s’est ouverte, qu’il y avait quelqu’un dedans, et que ce quelqu’un n’était plus tout à fait là de la façon dont on est quelque part.
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Les feuilles sont là sur la table. Encore tièdes du bac. Le rapport, la note, l’évaluation, recrachées par l’IA.
L’inventaire : le carnet, les cassettes, les pellicules. Le billet non utilisé daté du 9, retrouvé le 14. Cinq jours de retard sur une vie qui avait cessé de compter les jours. Une main a tout sorti de la voiture, une autre a listé. Je vois la main faire le geste.
Et la ligne du médecin. Le patient qui regarde la fenêtre longtemps sans parler quand on ajuste les lames.
Je regarde par la fenêtre de l’atelier. Le ciel normand en demi-teinte. Un arbre. Le toit d’en face. Lui, derrière la vitre de l’hôpital — le même blanc peut-être. La même absence de bleu.
La Toyota Camry blanche, plaque 2HNK441, a été rendue à Hertz LAX le 16 octobre. Quelqu’un l’a nettoyée. Quelqu’un a enlevé les vêtements, les emballages, les gobelets. Quelqu’un a aéré. Puis elle est repartie. Louée à un autre client. Elle a repris le flux. Les freeways, les drive-through, les parkings de South Figueroa Street. Elle ne savait pas ce qu’elle avait contenu.













J'ai été touchée par cette enquête. Vous ne cherchez jamais à expliquer Xavier, encore moins à le réduire à sa maladie. Vous l'approchez avec une infinie délicatesse, et c'est ce qui rend ce récit si humain. Les fragments du carnet sont d'une force saisissante. Ils nous font ressentir, plus qu'ils ne nous racontent, cette lente dissolution des repères. Le passage consacré à Wagner, et notamment à "Tristan" est profondément touchant.
Puis cette phrase : " Quelque chose tient. " Au milieu de l'effondrement, il reste encore cette fragile obstination de la vie, et c'est peut-être ce qui rend ce texte si bouleversant.
Merci Christophe pour cette magnifique enquête littéraire.
ce texte me renvoie à Sebald, est-ce vrai ou pas ? et est-ce si important que ça le soit ?