La fatigue d’être #2
La grande fatigue de Nietzsche
Ce que Nietzsche a nommé la grande fatigue commence ici. Zarathoustra arrive sur la place d’une ville. Une foule est rassemblée pour voir un danseur de corde. Il prend la parole. Il parle du surhomme. Personne ne comprend. Les gens rient, se détournent, attendent le danseur. Zarathoustra insiste. Il parle du danger, de la grande tension, du risque qu’il faut courir pour faire advenir autre chose. On se moque. Alors, dit le texte, Zarathoustra change. Il comprend que ces hommes ne peuvent pas entendre ce qu’il vient leur dire. Il leur parle d’autre chose. Il leur parle du dernier homme.
Et quelque chose d’étrange se produit. Les hommes se réveillent. Ils écoutent. Ils veulent entendre. Donne-nous ce dernier homme, crient-ils. Nous voulons être ces derniers hommes.
C’est le moment le plus terrible du Prologue. L’humanité se reconnaît, non dans le surhomme qu’elle pourrait être, mais dans le dernier homme qu’elle est déjà en train de devenir. Elle applaudit son propre effondrement parce qu’elle le reconnaît comme confort.
Le dernier homme n’est pas un homme malheureux. Il n’est pas un homme en crise. Il a inventé le bonheur, dit Zarathoustra, et il cligne de l’œil en le disant. Ce clignement d’œil est tout le diagnostic. Il signifie : nous savons, nous avons renoncé, nous avons fait notre affaire de ce renoncement, et nous appelons cela bonheur. C’est un renoncement qui ne se vit pas comme tel. C’est une résignation qui porte le nom de sagesse.
La grande fatigue est la fatigue d’une époque. Elle est ce qui advient quand une civilisation entière a vu mourir les idéaux supérieurs qui la tenaient debout et qui, au lieu d’en mourir ou de réinventer, s’installe dans ce qui reste et en fait son domicile.
Le dernier homme a cessé de vouloir de grandes choses parce qu’il a compris que les grandes choses pouvaient tuer. Il a vu ses ancêtres mourir pour Dieu, mourir pour la pensée, mourir pour la vérité. Il en a tiré une conclusion pragmatique : ne plus rien vouloir qui puisse coûter si cher. Il a rapetissé l’horizon. Il a organisé son existence pour qu’aucune question trop vaste ne vienne plus la menacer.
Nous avons inventé le bonheur, disent les derniers hommes. Et ils clignent de l’œil.
Ce clignement est la signature de la grande fatigue. Il dit : je sais ce que j’ai perdu, et je m’accommode de cette perte. Il n’y a ni tragique, ni révolte, ni cri. Il y a accord avec le rétrécissement.
Ce clignement porte un autre nom dans la pensée de Nietzsche. Le nihilisme. Non pas le nihilisme comme opinion ou comme thèse philosophique, mais le nihilisme comme processus historique long, presque silencieux, par lequel les valeurs suprêmes qui tenaient l’existence humaine se dévaluent d’elles-mêmes. Dieu est mort, écrit Nietzsche dans Le Gai Savoir, et cette mort n’est pas un événement qui aurait eu lieu une fois pour toutes. Elle est un événement qui continue d’arriver, qui travaille en silence, qui creuse sous les apparences. Les cathédrales sont encore debout. Les morales sont encore enseignées. Mais ce qui les animait ne répond plus.
La grande fatigue est ce qui arrive quand cette dévaluation touche la vie elle-même. Quand plus rien n’est assez haut pour qu’on se tende vers lui. Quand le pourquoi ne trouve plus sa réponse. Alors le corps devient lourd, non parce qu’il est malade, mais parce qu’il n’y a plus rien vers quoi se lever. La fatigue est la conséquence charnelle du ciel vide.
Et Nietzsche voit plus loin encore. Il voit que cette fatigue peut prendre une forme particulière : non pas seulement le renoncement à vouloir les grandes choses, mais un vouloir inversé : un vouloir du néant, une aspiration au repos absolu, un désir d’extinction qui se déguise en sagesse. L’homme peut préférer vouloir le néant plutôt que ne rien vouloir du tout. Il peut faire de sa fatigue un idéal, aspirer au non-désir comme à une libération, appeler paix ce qui est en vérité une dévitalisation. C’est cela, pour Nietzsche, la forme la plus dangereuse du nihilisme : non le désespoir actif, qui travaille encore ; mais ce désir fatigué d’en finir avec le désir lui-même, cette volonté de ne plus vouloir qui se présente comme une forme de vérité.
Le dernier homme n’est pas toujours un indifférent. Il peut être, parfois, un apôtre de l’extinction. Il peut faire de sa propre dévitalisation un message. Et c’est ainsi que la grande fatigue contamine non seulement ceux qu’elle épuise, mais ceux qu’elle convainc ; ceux qui y voient une destination plutôt qu’une épreuve.
Cette fatigue-là, on pourrait croire qu’elle est le contraire d’Oblomov. Oblomov ne s’accommodait pas. Il n’avait pas inventé le bonheur. Il ne clignait pas de l’œil. Il était couché, simplement couché, dans une immanence sans projet.
Mais à y regarder de près, le dernier homme est la version sociale, collective, historique de ce qu’Oblomov vivait solitairement sur son divan. Oblomov était un dernier homme russe, aristocratique, mélancolique, resté à l’écart du mouvement de son siècle. Les derniers hommes de Zarathoustra sont des Oblomovs qui auraient appris à circuler dans le monde moderne, à y tenir un emploi, à y fonder une famille, à y consommer leur petit bonheur ; sans jamais pour autant consentir à ce qui ferait de leur vie autre chose qu’une Oblomovka bien organisée. La paralysie d’Oblomov est devenue la normalité de l’époque.
C’est cela que Nietzsche a vu avant tout le monde. Il a vu que la grande fatigue n’était pas un accident individuel, qu’elle n’était pas non plus un symptôme pathologique. Elle était le produit logique d’une histoire : celle de l’Occident qui avait tué ses dieux sans rien trouver qui puisse les remplacer. Le dernier homme est ce qui reste quand le nihilisme s’est installé et ne travaille plus à se dépasser.
Et pourtant, au cœur de cette même fatigue, Nietzsche a entrevu autre chose.
Il l’a vu d’abord dans sa propre chair. Nietzsche a été malade toute sa vie. Migraines terribles, nausées, crises qui le laissaient prostré pendant des jours. Il a passé des années à chercher des climats qui le soulageraient, à se déplacer, à écrire entre deux effondrements. Dans Ecce Homo, il raconte que sa maladie lui a enseigné quelque chose que la santé ne lui aurait jamais appris : elle l’a défait, lentement, de toutes les croyances faciles sur lesquelles il aurait pu s’appuyer. Elle l’a rendu léger.
Pas léger au sens où l’on serait soulagé d’un poids. Léger au sens où l’on a désappris à s’appuyer sur quoi que ce soit d’extérieur à soi. La maladie, dit Nietzsche, enseigne à ne plus rien attendre qui vienne du dehors. Elle force celui qu’elle traverse à trouver en lui-même, ou nulle part, ce qui pourrait le tenir debout.
C’est ici que Nietzsche nomme une autre figure : le convalescent. Le convalescent n’est pas celui qui est guéri. Il est celui qui revient d’une maladie longue sans être encore revenu dans la santé ancienne. Il est dans un entre-deux. Il est faible, mais d’une faiblesse qui n’est plus celle de la maladie. Il est fragile, mais d’une fragilité qui porte en elle la trace d’une traversée.
Dans la IIIᵉ partie de Zarathoustra, un chapitre est intitulé Le Convalescent. Zarathoustra vient de porter sa pensée la plus lourde : celle de l’éternel retour, la pensée qui dit que tout ce qui a été reviendra à l’identique, infiniment. Il s’effondre. Il reste sept jours terrassé. Puis il se relève, parle à ses animaux, reconnaît qu’il n’est pas guéri. Il est convalescent. Il est celui qui a tenu la pensée la plus lourde, qui en est revenu autre, mais qui n’en est pas encore sorti.
La fatigue du convalescent n’est pas celle du dernier homme.
Le dernier homme s’arrête dans la grande fatigue ; il y installe son domicile ; il en fait le lieu même de ce qu’il appelle bonheur. Sa fatigue ne produit rien. Elle ne travaille plus. Elle est devenue confort, et ce confort est sa perte.
Le convalescent traverse la même fatigue, mais la traverse comme on traverse une maladie qui vous défait sans vous tuer. Il en sort allégé, délivré des appuis anciens, disponible pour quelque chose qu’il ne peut pas encore nommer. Sa fatigue travaille encore. Elle défait. Elle use. Elle prépare, sans savoir à quoi, un sol où autre chose pourrait pousser.
La distinction est décisive, et elle ne se laisse pas réduire à une typologie. Le dernier homme et le convalescent ne sont pas deux catégories d’êtres humains. Ils sont deux manières d’habiter la même crise historique. Deux dispositions possibles à l’intérieur de la même grande fatigue.
Nietzsche lui-même, à la fin, ne sera pas un convalescent. Il s’effondrera à Turin en janvier 1889, et il ne se relèvera plus.
Il y a pourtant, dans ce que Nietzsche nous laisse, une indication. Le convalescent n’est pas celui qui a cherché à sortir de la fatigue. Il est celui qui a consenti à la traverser jusqu’au fond. Il n’a pas essayé de la combattre par une volonté remobilisée. Il n’a pas essayé de la contourner par un nouveau projet. Il l’a laissée faire son travail de dénuement, et il a tenu, sans savoir pourquoi ni comment, pendant qu’elle le défaisait.
Peut-être est-ce cela, la seule différence. Non pas un acte, non pas une décision, non pas une vertu. Seulement cette tenue obscure pendant que la fatigue travaille. Une fidélité à la traversée elle-même, quand tout en nous voudrait qu’elle s’arrête.
Dans le Prologue de Zarathoustra, après que la foule a crié donne-nous ce dernier homme, Zarathoustra se tait. Puis il quitte la ville. Il comprend qu’il ne peut rien pour ceux qui ont choisi le clignement d’œil. Il repart vers sa montagne. Il cherchera ailleurs ceux à qui il peut parler.
La grande fatigue est l’épreuve commune à notre époque. Le dernier homme en est la forme installée, reconnaissable, majoritaire. Le convalescent en est la forme rare, incertaine, sans garantie.
Prochain épisode : Alain Ehrenberg, et la fatigue d’être soi.



Il est des fatigues qui n’éteignent pas , elles préparent en silence une autre lumière.
"Il voit que cette fatigue peut prendre une forme particulière : non pas seulement le renoncement à vouloir les grandes choses, mais un vouloir inversé : un vouloir du néant, une aspiration au repos absolu, un désir d’extinction qui se déguise en sagesse. L’homme peut préférer vouloir le néant plutôt que ne rien vouloir du tout."
Votre passage me rappelle avec amertume Die Philosophie der Erlösung, de Philipp Mainländer. Ce qui est encore plus terrifiant, c'est qu'on l'observe en direct dans la société actuelle une véritable célébration de la mort de Dieu. Chez Mainländer, cet individu désagrégé se complait sur Le cadavre, il danse dessus et a une volonté d'extinction.
"Le non-être est préférable." C'était le cœur de la pensée de Mainländer. Un abandon face à l'abîme.