La fatigue d’être #3
La fatigue d’être soi — Alain Ehrenberg, et l'effondrement du sujet souverain.
A partir des années 1970, les diagnostics de dépression ont commencé à exploser. Les prescriptions d’antidépresseurs ont suivi la même courbe. Les anxiolytiques sont devenus l’une des classes de médicaments les plus consommées au monde. À la fin du XXᵉ siècle, dans la plupart des pays occidentaux, une personne sur cinq prendrait, à un moment de sa vie, un traitement antidépresseur.
Une fatigue qui n’a pas de nom propre dans la longue tradition philosophique, parce qu’elle n’avait pas, jusque-là, sa forme contemporaine.
C’est cette fatigue qu’Alain Ehrenberg a tenté de penser, en sociologue, dans un livre publié en 1998 et qui porte ce titre exact : La Fatigue d’être soi.
Le livre fait quelque chose que la philosophie ne peut pas faire seule. Il regarde des chiffres. Il lit des manuels de psychiatrie. Il étudie l’évolution des diagnostics, des traitements, des institutions. Il observe comment, sur quelques décennies, la souffrance psychique a changé non seulement de forme mais de nom : comment la névrose, qui dominait la première moitié du XXᵉ siècle, s’est progressivement effacée derrière une autre figure clinique : la dépression.
Ce déplacement, pour Ehrenberg, n’est pas anodin. Il signale une transformation profonde dans la manière dont l’individu contemporain habite son existence.
La névrose, telle que Freud l’avait pensée, était une pathologie du conflit. Le sujet névrotique souffrait d’un écart entre ce qu’il désirait et ce qui lui était permis, entre ses pulsions et la loi morale, entre l’enfant qu’il avait été et l’adulte qu’il devait devenir. Sa souffrance avait une forme : elle était articulée autour d’un interdit, d’un refoulement, d’un retour symptomatique. Le névrosé était encore quelqu’un. Il se débattait contre un mur. Sa souffrance avait l’épaisseur d’un combat avec une loi qui le contenait.
La dépression contemporaine est autre chose. Elle ne s’organise plus autour d’un conflit. Elle s’organise autour d’une panne. Le sujet déprimé ne souffre pas d’avoir désiré ce qui était interdit. Il souffre de ne plus pouvoir désirer du tout. Il souffre de l’effondrement de son initiative. Il dit, avec une lassitude particulière : je n’y arrive plus. Il ne dit pas : j’ai mal fait. Il dit : je ne peux plus.
Là où le névrosé se débattait contre un mur, le déprimé s’effondre dans un espace sans limites. On ne se révolte pas contre l’absence de mur. On s’y dilue.
Ehrenberg formule cette différence en une phrase qui porte tout son livre : la dépression est la pathologie d’une société dont la norme n’est plus fondée sur la culpabilité et la discipline mais sur la responsabilité et l’initiative.
Pour comprendre ce déplacement, il faut le replacer dans une transformation plus large.
Les sociétés traditionnelles, jusqu’au milieu du XXᵉ siècle, étaient structurées par la discipline. L’individu était pris dans un réseau d’obligations qui le précédaient et qui le tenaient : la famille, la classe sociale, la religion, la nation, le métier hérité, les rôles sexuels prescrits. Sa marge de manœuvre était étroite, mais ses appuis étaient nombreux. Il pouvait souffrir de la contrainte ; il ne souffrait pas de l’absence d’orientation. Il savait, dans une large mesure, ce qu’il devait faire de sa vie — non parce qu’il l’avait choisi, mais parce que c’était écrit avant lui.
À partir des années 1960, ce système s’effondre. Les contraintes traditionnelles cèdent une à une. La religion perd son emprise. Les classes sociales deviennent moins étanches. Les rôles sexuels se brouillent. Les institutions familiales se transforment. L’individu se retrouve, pour la première fois dans l’histoire, libéré des cadres qui le tenaient.
Cette libération est réelle, et elle a ses vertus. Mais elle a aussi un effet qu’on n’avait pas anticipé. Elle transfère sur l’individu une charge qui, auparavant, était distribuée dans les institutions. L’individu contemporain doit désormais être l’auteur de lui-même. Il doit choisir sa carrière, son partenaire, ses valeurs, son style de vie, ses convictions. Rien ne lui est plus donné d’avance. Tout est à construire, à assumer, à défendre.
Le mot d’ordre n’est plus obéis. Il est sois toi-même.
Cette injonction paraît libératrice. Elle l’est, en un sens. Mais elle a une contrepartie écrasante. Si l’individu est l’auteur de sa vie, il est aussi le responsable de son échec. Il ne peut plus invoquer la société, la famille, les circonstances. Il doit répondre, devant lui-même, de ce qu’il a fait de lui-même. Sois toi-même est une promesse. C’est aussi un ordre. Et l’ordre, à la longue, devient impossible à tenir.
Cette responsabilité, si elle est portée jusqu’au bout, est tout simplement insoutenable.
C’est ici que la dépression devient, pour Ehrenberg, autre chose qu’une maladie individuelle. Elle devient le revers de la médaille de l’émancipation.
L’individu sommé d’être lui-même, d’inventer sa vie, de réaliser son potentiel, de devenir ce qu’il pourrait être, finit par s’épuiser de cette sommation. Non parce qu’elle serait fausse — elle est plutôt le résultat d’un long processus historique de libération — mais parce qu’elle est trop lourde pour les épaules qui la portent. La liberté contemporaine n’a pas livré avec elle les moyens psychiques de l’assumer.
L’individu déprimé n’est pas coupable d’avoir désiré ce qui était interdit. Il est épuisé d’avoir dû vouloir tout seul, trop longtemps, sans points d’appui. Sa fatigue n’est pas le symptôme d’un conflit intérieur. Elle est l’effondrement d’une fonction : l’initiative. La capacité à se mettre en mouvement, à projeter, à choisir, à se relancer.
C’est ce qu’Ehrenberg appelle l’effondrement du Je peux. Non plus je ne dois pas, comme dans la névrose. Mais je ne peux plus. Je ne peux plus me lever. Je ne peux plus décider. Je ne peux plus vouloir.
Cette panne n’a pas de coupable. Elle n’a pas non plus d’objet précis. Elle n’est dirigée contre rien et contre personne. Elle est simplement la limite atteinte d’une figure de l’individu qui avait été projetée trop haut, et qui retombe d’un coup quand les ressources viennent à manquer.
On voit alors comment Ehrenberg prolonge, à sa manière, le diagnostic de Nietzsche.
Ce que Nietzsche avait pensé au registre métaphysique et historique — la mort de Dieu, le nihilisme, le dernier homme qui cligne de l’œil — Ehrenberg le retrouve dans les salles d’attente des cabinets de psychiatrie. La métaphysique est devenue clinique. La grande fatigue, que Nietzsche annonçait comme crise de civilisation, est devenue une pathologie diagnostiquable, traitable, quantifiable. Elle a perdu son nom philosophique pour acquérir des noms cliniques : dépression, burn-out, épuisement professionnel, troubles anxieux.
Mais le diagnostic est le même. Il y a quelque chose, dans la manière dont l’individu contemporain habite son existence, qui ne tient plus. Quelque chose qui était autrefois porté par les institutions, par les croyances, par les hiérarchies, et qui a été reporté sur les seules épaules d’un sujet qui n’est pas équipé pour le porter.
Ehrenberg apporte pourtant une chose qui n’était pas chez Nietzsche : la dimension historique précise de cette fatigue. Elle n’est pas une fatalité anthropologique. Elle est datée. Elle est liée à une configuration sociale particulière, qui aurait pu être autre, qui pourrait peut-être être encore autre. Cette historisation est précieuse, parce qu’elle empêche le diagnostic de basculer dans le tragique pur. Si la fatigue d’être soi est produite par un certain régime social, elle peut, en principe, être pensée autrement, vécue autrement, peut-être un jour transformée.
Blanchot a tenté de penser, dans un livre tardif, ce qu’il appelait une communauté inavouable. Non pas le rassemblement chaleureux des fragiles. Non pas le ciment d’une appartenance retrouvée. Quelque chose de plus difficile : un lien qui se fait dans l’impuissance même, sans que ceux qu’il lie aient les moyens de le constituer en communauté.
Cette communauté-là ne se rassemble pas. Elle ne se reconnaît pas. Elle ne se nomme pas. Elle est faite de ceux qui, ne pouvant plus tenir la figure du sujet souverain, ne peuvent pas non plus se rassembler autour de cette commune incapacité ; parce que se rassembler suppose encore une force qui leur fait défaut. Elle est inavouable au sens propre : elle ne peut pas être déclarée, instituée, célébrée. Elle existe peut-être, mais sans le savoir. Elle se fait, parfois, dans des rencontres qui ne savent pas qu’elles font communauté.
C’est une dimension paradoxale de la fatigue d’être : elle ne nous unit pas, et pourtant elle nous touche en un point que nous partageons sans pouvoir nous y rejoindre. Une appartenance sans appartenance. Une solidarité qui ne se déploie pas.
Si la fatigue d’être soi n’est pas seulement la maladie d’un individu mais le symptôme d’une figure du sujet qui ne tient plus, alors la question n’est plus comment guérir cette fatigue, mais qu’est-ce qui, à travers elle, demande à être pensé ?
Et si cette fatigue n’était pas l’agonie du sujet, mais l’agonie d’une certaine figure du sujet ? Si, dans l’effondrement du Je peux, ce n’était pas l’humain qui s’effaçait, mais une certaine façon d’être humain, celle qui se voulait souveraine, autonome, auteur d’elle-même,
qui touchait à sa limite ?
C’est cette hypothèse qui ouvrira la suite du feuilleton. Levinas, et avant lui une longue tradition que l’époque moderne avait recouverte, ont proposé que le sujet ne soit pas, premièrement, autonome. Que sa structure profonde soit autre que celle d’un auteur. Que ce qui s’épuise dans la fatigue contemporaine soit, peut-être, une figure superficielle qui masquait une assise plus ancienne.
Si cette hypothèse a quelque vérité, alors la fatigue d’être soi n’est pas seulement une catastrophe individuelle. Elle est aussi, pour qui veille en elle, une révélation : celle d’une appartenance qui ne repose plus sur ce que nous pouvons, mais sur ce qui, en nous, a renoncé à la souveraineté.
Prochain épisode : Levinas, et le sujet comme réponse.



