Notes sur la Transfiguration : Une lumière sans cause
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Bricquebec, 6 août
Je suis à l’abbaye depuis hier. Hier soir nous avons célébré la Transfiguration. Il y a quelque chose d’utile à recevoir une fête là où elle tombe, sans l’avoir choisie. On ne médite pas sur un sujet, on est mis devant. L’office impose son texte comme une paroi. Reste à savoir ce qu’on en fait.
J’ai commencé par une question naïve. Cette lumière, d’où vient-elle ? Le texte ne le dit pas. C’est la première chose à constater, et il faut s’y arrêter longtemps. Aucune cause n’est nommée. Aucun parce que. Comparez avec l’Exode: la peau du visage de Moïse rayonnait parce qu’il avait parlé avec Dieu. Là, une explication, une exposition, un effet. Moïse est irradié du dehors. Il revient chargé, comme on revient d’un feu. Sa lumière est un reste, une trace, le sillage d’un passage. Elle décroît, d’ailleurs. Paul le notera cruellement: Moïse voilait sa face pour qu’on ne voie pas la fin de ce qui s’abolissait.
Au Thabor, rien de tel. Son visage resplendit comme le soleil. Pas comme la lune. Rien ne tombe sur lui. Marc précise par la négative: des vêtements plus blancs qu’aucun foulon sur terre ne saurait blanchir. Autrement dit, aucune opération ne produit cela. Ce n’est pas un blanc obtenu. Ce n’est pas un traitement, un ajout, une intervention. Le verbe est au passif, metemorphôthê, mais sans complément d’agent. Rien ne le transfigure. C’est une lacune grammaticale, et elle est le lieu même de la question. Le récit refuse de désigner une source. Il n’y a pas de projecteur hors champ.
Le miracle est quotidien, l’anomalie c’est le voile
Alors une hypothèse se lève, et elle renverse tout.Ce n’est pas un état extraordinaire. C’est l’état normal. La tradition grecque l’a formulé sans détour, et Maxime le Confesseur en tire la conséquence maximale: le miracle n’est pas la Transfiguration, le miracle est l’état habituel. L’anomalie, c’est le voilement. Ce qui demande une explication, ce n’est pas cet instant de lumière, c’est que trente années aient pu passer sans que personne ne remarque rien. Ce n’est pas la gloire qui fait exception, c’est la retenue. Un être qui se contient. Une lumière en régime de discrétion permanente.
Cela change complètement la question. On ne demande plus: d’où vient ce surcroît. On demande: comment tient le voilement.
Grégoire Palamas durcira cela contre Barlaam, au quatorzième siècle, dans une querelle qui n’est pas seulement byzantine. Barlaam soutenait que la lumière du Thabor était un phénomène créé, un signe sensible produit pour l’occasion, une pédagogie lumineuse. Palamas répond que rien ne s’ajoute. La lumière est incréée, elle est Dieu même en tant qu’il se donne, et ce qui change au Thabor n’est pas le Christ mais les yeux des disciples. Ce ne sont pas les vêtements qui blanchissent, c’est le regard qui s’ouvre.
Ce déplacement est décisif pour la suite. Si rien ne change du côté de l’objet, alors tout le récit porte sur des témoins et sur leur capacité, ou leur incapacité, à recevoir. Le texte répond immédiatement à la question du voilement. Il envoie la nuée. C’est le moment le plus étrange du récit et le plus négligé. Après l’excès de lumière, une ombre. Le verbe grec est celui de l’Annonciation, episkiazô: couvrir de son ombre. La même ombre qui rend l’incarnation possible revient rendre la gloire supportable.
Elle ne corrige pas la lumière. Elle ne la diminue pas par pudeur, comme un gradateur. Elle la rend habitable.
Le voile n’est pas le contraire de la révélation. Il en est la condition.
Il faut voir ce qui s’est passé juste avant. Les disciples sont tombés la face contre terre. Cette chute n’est pas de la dévotion, c’est un effet physique. Ils ne tombent pas parce qu’ils ont compris quelque chose de terrible, ils tombent parce qu’ils ne peuvent pas tenir. Ce n’est pas un manque de clarté qui les jette au sol, c’est le trop.
Et notez le déplacement du voile entre les deux montagnes. Au Sinaï, Moïse voile sa face en descendant: le voile est sur l’objet, il couvre le rayonnement pour protéger ceux qui regardent. Au Thabor, rien n’est voilé, la face brille frontalement, et pourtant les témoins s’effondrent. Le voile a changé de place. Il est passé de l’objet au sujet. Paul le dira exactement ainsi: le voile demeure sur les cœurs.
Il faut nommer correctement ce qui se passe là, parce que nous avons l’habitude de penser l’échec de la connaissance comme un déficit. Il manquerait des données, un accès, un instrument. Ici c’est l’inverse exact.




