White Horse — quarante ans
Le silence de Tchernobyl
Aujourd’hui, 26 avril. Quarante ans depuis Tchernobyl.
C’est la date officielle. Mais sur place, les dates ne tiennent pas. J’y suis allé plus de dix fois entre 2005 et 2010, en mission avec des anthropologues. En 2005, à Budapest, lors d’une conférence sur Tchernobyl, j’ai rencontré Maryann De Leo. Nous avons tourné White Horse ensemble, entre 2005 et 2006, diffusé sur HBO en avril 2009.
Ce qui frappe d’abord, ce n’est pas la catastrophe. C’est le silence. Un silence sans tension, sans attente, qui ne demande rien. Les villes sont encore là, les villages aussi. Mais vidés.
La première fois, à Pripyat, j’ai eu l’impression que les fenêtres étaient des yeux. Que la ville me regardait. Que les absents pesaient plus que la présence. Ville spectrale. Une phrase de Giorgio de Chirico me revenait : Tout espace est métaphysique. Ici, cette métaphysique est une hantise. L’espace n’est plus une étendue géographique, c’est une architecture de spectres : un vide chargé d’une invisibilité lourde qui nous observe autant que nous le filmons.
Ce qui a disparu ne s’efface pas. L’invisible pèse, il fait surface, il regarde. On entre pour voir. On croit regarder. Puis quelque chose bascule : on ne regarde plus, on est regardé. Et derrière les yeux qui regardent, personne.
Les morts de Tchernobyl, eux, sont restés invisibles. Rapport de l’OMS, 2006 : 59 morts, 4 000 cancers. Chiffres qui masquent plus qu’ils ne disent — derrière, une masse bien plus vaste de cancers, de leucémies, de lentes détériorations dissoute dans la mortalité naturelle. Pas de cortège, pas de seuil, rien pour les désigner.
Les immeubles tiennent debout comme des corps sans usage. Dans les campagnes, certaines maisons ont disparu sous la végétation ; il faut parfois deviner qu’il y avait là une pièce, une porte, une table. La nature n’a pas « repris ses droits ». Elle n’a rien repris. Elle a simplement continué. Des arbres poussent à travers les sols, des chemins disparaissent, des animaux traversent les rues sans ralentir. Ce n’est pas une reconquête, c’est une indifférence.
Ce qui a disparu, ce n’est pas seulement l’homme. C’est l’activité humaine. Le bruit. Le geste. Tchernobyl n’est pas un lieu détruit, c’est un lieu désactivé. On marche, on regarde, et peu à peu, quelque chose se déplace. On ne visite plus, on n’observe plus, on se met à être là, simplement.
Au cœur du film, un homme revient dans son appartement, vingt ans après l’évacuation. Maxym. Il entre dans la chambre où il dormait enfant. Sur le mur, un poster : le cheval blanc qu’il regardait chaque soir avant de s’endormir. Son enfance est là, vitrifiée par la catastrophe. Là, mais sans accès.
Il dit : White Horse. Puis se tait. Puis, il arrache une page du calendrier et dit : l’année s’est arrêtée le 26 avril. Après, tout peut brûler en enfer.
Rien ne repart. Et pourtant tout est là. Le temps ne revient pas, il ne passe pas non plus. Il reste. Comme restent les objets, comme restent les murs, comme reste un poster dans une chambre d’enfant.
Maxym est mort peu après le tournage.
J’ai pensé, plus tard, à Rosebud. À la luge qui brûle, à l’enfance qu’on retrouve trop tard. Mais le cheval blanc n’a pas brûlé. Personne n’a enquêté. Aucun mot n’a été révélé. Maxym a juste dit White Horse, et c’était tout.
Aujourd’hui, quarante ans. Le 26 avril revient. Le calendrier, lui, ne s’est jamais remis à courir. Et ce qui reste, sur le mur d’une chambre vide, c’est un cheval blanc.



https://diacritik.com/2016/04/26/tchernobyl-white-horse-christophe-bisson/
https://en.wikipedia.org/wiki/White_Horse_(film)